Lucas (I)

“Tu veux que je t’accompagne ?”
“Je me débrouillerai tout seul.”

Lucas s’était surpris lui même, de ce ton un peu sec avec lequel il venait de lui répondre avant de sortir de la voiture. “Elle s’en remettra”. Il souleva le haillon du coffre pour récupérer ses affaires. La portière côté conducteur s’ouvrit à son tour. Sa mère jeta un regard circulaire sur les lieux avant de l’arrêter à nouveau sur l’adolescent, lequel avait déjà chargé sur son épaule la totalité de son bardas. Il fit mine de ne pas voir l’émotion dans ses yeux. Il n’aimait pas ses moments de maternité exacerbée. Il devenait interne au Lycée. Il n’allait pas se battre au front d’une guerre quelconque.
“Gast, tu as l’air pressé… Tu es sûr que tu ne veux pas que…”
Il soupira
“Envoie moi un message dans la soirée, pour me dire si tu es bien installé. Et si tu trouves qu’il te manque quoi que ce soit pour plus tard…”
“Je t’appelle, je sais”, coupa-il.
Elle l’embrassa sur les deux joues.
“Tu me raconteras tout ce week-end, hein, Bihanig !”

Il accepta l’étreinte maternelle juste ce qu’il fallait pour ne pas avoir plus impatient encore qu’elle ne s’en aille. il se retourna vers ce bâtiment qui serait sa maison, et celle d’autres, du lundi matin au vendredi midi pour les mois à venir. C’était une de ces structures vieilles d’une cinquantaine d’années, qui avaient été largement rénovées des années avant sa naissance, suite à de dramatiques problèmes de sécurité incendies, ayant coûté la vie, à l’époque, à nombre d’adolescents, collégiens et lycéens. Le genre de truc qui semble dater de Mathusalem, quand on a quinze ans. Plus récemment, une nouvelle série de travaux avaient permis de rendre les bâtiments de l’internat moins gourmand énergétiquement.
Dans son dos une portière claqua et le moteur de la voiture maternelle vrombit avant de se mettre à geindre comme d’habitude en marche arrière. Il adressa sans se retourner un signe de main à sa mère pendant qu’elle manoeuvrait. Deux brefs coups de klaxon lui répondirent avant qu’il ne l’entende s’éloigner vers la sortie, rue du Couédic. Il s’élançà en direction de la porte.
“Bihanig ? Sérieusement ?!” songea-t-il. Cette marque d’affection l’avait tout à la fois énervé et ému plus que de raison.. Il réalisa qu’il avait peut-être été vraiment cassant avec elle en refusant sa proposition de l’accompagner et que c’était sans aucun doute pour cela qu’elle avait choisi de ressortir à cet instant précis ce surnom affectif breton, tout droit surgit de son enfance. Sa façon, à elle, de lui rappeler qu’elle restait sa mère, et lui son “tout petit”, même quand il se comportait comme un fils ingrat. Il respira un bon coup et, réconforté, après tout, par cette pensée douce, actionna la poignée de la porte vitrée.

Dans le hall de petite taille, un type avec une liasse de documents et un stylo lui tendit une main que Lucas serra poliment.
“Salut, moi c’est Miguel, je fais partie de l’équipe de conseillers d’éducation ici et je suis en charge de l’accueil aujourd’hui”.
Sa voix était profonde. Sa poigne douce, chaude et ferme. Les muscles de ses bras, longs et secs, arboraient quelques tatouages. Il devait avoir entre trente-cinq et quarante ans. Il portait un jean usé, un tee-shirt blanc à rayures façon marinière, des baskets fatiguées, un tour de cou en cuir avec un pi d’un minéral vert et avait les oreilles percées. Ses cheveux longs bouclés flottaient autour de ses épaules. Que ce fût son look ou sa façon assez familière de se présenter, rien n’aurait dit à Lucas, qu’il avait affaire à un conseiller d’éducation, s’il ne l’avait mentionné. Un saisonniers pendant la saison des vendanges ou un militant alter-mondialiste pourquo pas, mais certainement pas un fonctionnaire de l’éducation nationale.
“Lycée général ou professionnel ?”
“Général.”
“Ok. Donc rez-de-chaussée… Seconde, Première ou Terminale ?”
“Seconde.”
“Ton nom ?”
“Le Gall. Lucas.”
Miguel farfouilla quelques instants dans ses listings.
“Alors, c’est facile, le dortoir des Secondes c’est ce couloir juste là. T’es en chambre 901, c’est la première à droite en entrant. Là y a la chambre du surveillant de dortoir, là t’as les douches, les WC sont à l’autre bout du couloir sur la droite, juste à côté de la salle d’étude et de l’autre côté sur la gauche, il y a la salle commune, ou je ferai la présentation de l’équipe des pions et du fonctionnement de l’internat dans une grosse demie heure. Bonne installation !”

Lucas parcouru les quelques mètres qui le séparaient de la 901. La liste des résidents avait été inscrite sur une feuille de carnet à petits carreaux qui avait été scotchée sur la porte bloquée ouverte par une cale. Le Braz Ewen, Le Gall Lucas, Jouan Yanis et Tanguy Louis. Il était le premier à prendre possession des lieux. La chambre se divisait en deux moitié quasi symétrique de part et d’autre de la porte. Une première partie, avec étagères et penderie sur la droite et deux lavabos et quatre portes serviettes sur la gauche, était séparée de la zone couchage par une cloison ajourée en son tiers supérieur. De l’autre côté, l’espace était réparti en quatre coin individuels similaires avec un lit, surplombé d’une applique murale, une petite armoire, un bureau avec sa lampe intégrée et d’une chaise. Le mur du fond était percé à mis hauteur d’une baie vitrée dans toute sa largueur, ce qui rendait la pièce particulièrement lumineuse bien qu’exposée au nord. Lucas jeta son dévolu sur le lit à gauche contre la fenêtre et commença a déballer tranquillement ses affaires.
Les voix d’autres internes, eux aussi en train de s’installer, lui parvenaient par la porte toujours ouverte. C’était probablement le seul jour de l’année où des parents mettaient les pieds ici. Derniers conseils avant de partir, bruits de chaussures à talons dans le couloir… Un instant, l’adolescent regretta d’avoir congédié sa mère un rapidement. Mais il avait voulu garder pour lui seul cette première prise d’indépendance, sans très bien savoir pourquoi. Il terminait de faire son lit quand le premier de ses nouveaux camarades de chambrée arriva.
Avec ses cheveux noirs bouclé, ses lunettes rondes, son tee-shirt “May the Trifore Be With you, sa petite taille et son physique chétif, Ewen était l’archétype parfait du geek. Mais ce qui interpellait le plus Lucas, c’était à quel point il avait l’air jeune. En d’autres circonstances, il lui aurait donné douze ou treize ans. Une différence qui était accentué par la présence de Gaïdig, sa soeur, inscrite en classe de première, interne elle aussi, qui faisait tout à fait son âge, elle. La conversation se noua assez facilement, les deux étant très sociables.

Gaïdig s’apprêtait à laisser les deux garçons pour rejoindre l’internat des filles, quand un cri primal, dans le couloir, les surpris. Un groupe d’adolescents mâles étaient clairement ravis de se retrouver et se saluait à grand renfort de beuglements et autres borborygmes. Une des voix, se rapprochant, articula une phrase intelligible. “Attendez les gars je jette mes affaire dans ma piaule et j’arrive !”
Un géant de deux mètres dix, taillé comme un roc, franchît la porte en baissant la tête pour éviter de se cogner au chambranle. Un peu surpris de trouver la chambre déjà à moitié investie, il lâcha un rapide “Salut ! Louis !” en serrant rapidement à l’un puis l’autre de ses colocataires et claqua une bise sonore à Gaïdig avant de jeter son sac sur le lit qui serait désormais le sien et de ressortir en trois pas, reprenant les beuglements avec ses copains à peine disparu dans le couloir.
“Oh, punaise. Une vraie bête à concours agricole !” lâcha Lucas, en songeant qu’il l’aurait plutôt vu dans un calendrier des Dieux du Stade ou un film de chez TitanMen, que dans un internat lycéen, avec sa belle gueule virile et ses muscles. Il ne savait pas s’ils seraient amis ou même s’il arriverait à s’entendre avec, mais il avait hâte de le voir se changer avant d’aller au lit. Quelques images lubriques s’attardèrent dans son esprit avant qu’il ne les chasse. Pas le moment.
Gaïdig s’était rapprochée de son frère qui semblait un peu déstabilisé par la brève apparition du colosse. “Tu sais que tu peux demander à changer de chambre, si ça le fait pas. Je l’ai bien fait, moi, l’an dernier,” tentait-elle de le rassurer. “Ça ira, ça ira” répéta-t-il, autant pour elle que pour s’en convaincre a priori. “Mon frère a été un peu… Bousculé, au collège. Par des types un peu du genre de celui qu’on vient de voir…” expliqua la jeune fille.
Cela n’étonnait pas Lucas. Dans la hiérarchie sociale masculine, ses deux colocataires représentaient les extrêmes. Louis, par son physique puissant et attrayant était clairement en haut et Ewen, avec sa petite stature et ses lunettes, était tout aussi clairement en bas. Si Louis était aussi con qu’il s’était montré bruyant, à la limite de l’impolitesse, il serait probablement un vrai cliché du mâle alpha machiste glorifié par culture hétérosexuelle depuis des siècles. Il risquait d’être tout à fait homophobe qui plus est. Réalisation qui fît frémir l’adolescent, lui-même homosexuel.
Adepte de la natation, Lucas n’avait jamais subit de harcèlement scolaire. Les autres le considéraient par défaut comme un garçon hétérosexuel dont la masculinité ne faisait aucun doute. Il n’avait jamais cherché à les déniaiser sur le sujet. Il serait toujours temps de faire un coming-out généralisé le jour où il serait avec quelqu’un. Sa mère savait, elle était supportive, et c’était tout ce qui comptait. En revanche, il n’avait que peu de sympathie pour qui harcelait celleux, quels que soit leur genre, qui ne leur revenaient pas. Il s’était déjà interposé, par le passé, pour défendre d’autres élèves face à de telles difficultés.
Il informa son petit colocataire qu’il ne le laisserait pas tomber en cas de coup dur, ce qui sembla le rassurer quelque peu, et l’interpella quant à la référence croisée sur son tee-shirt, afin de changer durablement de sujet. Ewen se montra tout de suite plus loquace concernant sa passion pour les jeux vidéos et les univers imaginaires. En quelques minutes, il avait totalement oublié l’irruption de Louis. Gaïdig établit le contact visuel avec Lucas et articula silencieusement son remerciement. Il hocha la tête en souriant en signe de connivence.

La lycéenne venait de les quitter quand une voix de femme à la porte attira leur attention aussi sûrement que le bruit de ses talons sur le linoléum de la pièce. “Ah, mais tu as déjà des colocataires, chéri. Je crois même que tu es le dernier arrivé” dit-elle en enlevant ses lunettes de soleil. Elle avait une llure dynamique. Sa peau, naturellement mate, était bronzée en cette fin d’été et ses yeux noirs étaient vif, profonds comme seuls les yeux des personnes originaires du Maghreb peuvent les avoir. Elle était le genre de personne à la beauté saisissante, quelle que soient vos attirances personnelles, dont on parvenait difficilement à détourner le regard.
Mais si subjuguante que fût sa beauté, elle fût instantanément éclipsée par le jeune homme qui entra à sa suite. De la même taille que lui, mais plus élancé, il avait une musculature fine que soulignait son tee-shirt, la même peau mate que sa mère mais un visage illuminé par des yeux d’un bleu presque turquoise, contrastant délicieusement avec son teint métissé. Il laissa tomber son sac sur le lit restant, et s’avança pour leur serrer la main.
L’esprit de Lucas entendit son prénom, Yanis et se mit à le répéter à l’envi, et sur tous les tons. Le lycée, la chambre, Gaïdig, Ewen, Louis… Rien de tout cela n’avait plus aucune espèce d’importance. Plus rien d’autre que la douce chaleur qui était en train de lui monter au visage et dans les oreilles. Cette impression soudaine de vaciller comme si l’air s’était terriblement appauvri en oxygène, ou, au contraire, comme si il hyperventilait malgré lui. Cette faiblesse dans les genoux, cette envie soudaine d’être vu par lui, d’être contre lui, de se fondre en lui. Cette conviction irrationnelle que c’était LUI. L’Homme.
Le jeune homme lâcha sa main pour aller serrer celle d’Ewen, ce qui le fit brutalement revenir à la réalité. Son coeur palpitait comme jamais dans sa poitrine, alors qu’il tentait de reprendre ses esprits. C’était peine perdue : il ne parvenait que très difficilement à détacher son regard du nouveau venu plus de quelques secondes. Il fallait qu’il sorte, avant que cela ne devienne trop visible. Il avait fini de ranger ses effets personnel. Il mis le cadenas sur son armoire et s’excusa poliment avant de quitter la chambre.
C’était donc ça le coup de foudre ? Il s’était toujours imaginé ça plus comme une décharge d’énergie, cet espèce d’enthousiasme délirant, comme quand on commence une nouvelle relation amoureuse, et pas ce sentiment fou de trop. Pas au sens de l’écoeurement, mais trop, au sens qu’il n’aurait pas assez de la vie pour se lasser de ce garçon. De regarder ses pommettes, sa bouche, de se noyer dans ses yeux bleus, d’explorer avidement chaque parcelle de son corps. Yanis était un trop plein d’information à intégrer d’un coup pour son esprit. Et il n’avait pas encore commencé à faire réellement connaissance avec lui.
Etait-il seulement homosexuel ? Ou même bisexuel ? La plus forte probabilité était qu’il ne soit absolument pas attiré par les garçons. Et beau comme il l’était, il y avait des chances pour que toutes les filles lui courent après et qu’il soit, lui, Lucas, condamné à subir le spectacle de le voir sortir avec l’une d’entre elle. Il décida d’aller jeter un oeil à la salle d’étude pour se changer les idées.
Il y a avait là une dizaine de table et chaises, trois ordinateurs qui devaient être aussi vieux que lui, chacun relié à une imprimante, le papier machine était sous clé dans une armoire similaire à celle dont disposait chaque interne. La salle était située tout au fond du couloir, derrière les toilettes, qui la séparaient de l’espace commun de vie, avec ses fauteuils, ses banquettes et sa télévision. L’adolescent trouvait la proximité des deux endroits incongrue tant il était évident que l’on devait entendre la télévision si elle était allumée lorsqu’on était en train de travailler dans la petite salle. Le reste du couloir n’était que la succession des portes des différentes chambres, jusqu’à ce que l’on revienne au niveau de la première, la sienne donc qui faisait face à l’entrée des et à la porte de la chambre du surveillant.
Il sortit sur le perron du bâtiment, pour s’en griller une et fût rapidement rejoint par la mère de Yanis venue faire de même. Alors qu’ils échangeaient les platitudes usuelles lorsque l’on rencontre quelqu’un pour la première fois, il observait ses traits. Houria Jouan était une très belle femme. Il l’avait vu tout de suite et il le voyait toujours. Mais tout ce qui l’avait interpellé en premier lieux chez elle, se retrouvait sublimé chez son fils. Elle avait été la plus belle personne qui lui ait été donné de rencontrer l’espace d’un instant pour être aussitôt éclipsée. C’était inexplicable. Cela le dépassait complètement. Comme un mystère de l’existence. Le charme était rompu. Il n’avait plus d’yeux que pour Yanis.

À dix-huit heures trentes, les derniers parents et proches partis, Miguel convoqua, comme annoncé, l’ensemble des internes garçons dans l’espace commun du dortoir des Secondes. Il rappela les horaires de l’internat -réveil du matin, ouverture et fermeture des dortoirs, pointages de présence dans les chambres ou en étude surveillée, extinction des feux-, les règles de vie en communauté, l’organisation des activités de groupe, l’interdiction des drogue et autres détails habituels. Le tout avec un ton ouvert et serein qui conférait à sa voix profonde et amicale une forme d’autorité naturelle. “Bien un encadrant, bien un conseiller d’éducation, mais décidément pas le look,” ne put s’empêcher de songer Lucas.
Yanis dans son dos, Lucas profita de ne pas être subjugué par sa plastique avantageuse pour scruter attentivement les uns et les autres. D’un simple coup d’œil il était capable de saisir des bribes de chacun d’entre eux. Celui-là devait être d’une origine plus que modeste, celui-ci avait un goût vestimentaire terrible, tel autre était une merveille physique et pourtant semblait si peu sûr de lui, tel autre, en retrait par rapport au groupe encore se touchait l’entrejambe de façon compulsive assis sur sa chaise, au point d’entretenir, machinalement, contre sa cuisse, un début d’érection. A condition de ne pas s’y attarder, elle pouvait tout à fait passer pour un pli du pantalon. Juste que son propriétaire flattait un peu trop régulièrement ledit pli. Il continua à scruter les uns et les autres, émettant pour lui même des déductions, des observations et éventuellement des appréciations tout à fait personnelles. S’il en étaient qui réveillassent ses sens, aucun ne le chavirerait clairement comme son colocataire aux yeux lagon.

D’aussi loin qu’il s’en souvenait, Lucas avait toujours su qu’il aimait les hommes. Non qu’il eût les femmes en dégoût, mais ses transports vis-à-vis des atours classiquement associés à la féminité n’avaient rien de comparable en terme d’excitation, de trouble et d’exaltation sensuelle avec ceux qu’il éprouvait envers certains signes ou certaines expressions de virilité qu’ils fussent corporels ou comportementaux.
Son premier souvenir d’attirance purement sexuelle pour un homme remontait à sa petite enfance. Quelque part autour de ses trois ou quatre ans. La datation, bien qu’approximative en était aisée, puisque c’était arrivé lors d’une séance d’initiation à la natation, bien avant qu’il n’entre en primaire. Il se rappelait pertinemment sa fascination pour le corps d’un jeune maître-nageur et le troublant et irrépressible désir d’être en contact peau à peau avec ce corps. Cette onde. Cette pulsation. Ce sentiment délicieux de chute libre au creux des reins, précédent la douce excitation, déjà, dans son bas ventre et son anus, et puis, plus tard, en y repensant, cette irrépressible envie de se frotter l’entrejambe, allongé, à plat ventre, les mains plaquées contre son sexe d’enfant. Et la jouissance.
Peu de gens se rappellent leurs premiers émois sexuels d’enfant. La psyché faisant résilience de tout ce qui ne fait pas sens immédiat. Sauf que pour Lucas, le lien entre cet homme dont il appréciait tant le physique et ce qu’il avait ressenti s’était ancrée en un souvenir clair et vivace. Et si la partie masturbatoire instinctive n’avait fait sens son désir de contact physique avec un corps viril, lui, avait dès ce jour été clair pour lui. Ce n’était ni bien, ni mal. C’était. Tout simplement.
Bien sûr qu’à cet âge là, il aurait été bien en peine de qualifier cette attirance de sexuelle pour ce qu’elle état. Ces concepts lui étaient alors aussi étrangers, que les notions de justice sociale ou de vie en société. Il ne s’était même encore jamais envisagé en tant qu’individu à ce moment là de sa vie. Il se contentait d’être et de ressentir. Et ce désir avait été aussi réel que lui-même l’était à ce moment là.
Ce désir sexuel, que la société persistait à traiter comme n’allant pas de soi, n’était certainement, et heureusement, pas l’unique facette de son identité, de sa personnalité, de ses centres d’intérêts, des domaines d’exploration de sa curiosité, mais clairement, il était présent, depuis l’enfance. Acquis ou inné, peu lui importait. Mais c’était une des colonnes vertébrales de qui il était en tant que personne. Et rejeter cette idée eût été aussi ridicule que de vouloir déclarer sa jambe gauche inutile et bonne à couper, au prétexte que l’on peut tenir et se déplacer à cloche-pied sur la droite.
Son identification en tant que garçon, quoique présente à ce moment là, ne s’était, elle, réellement consolidée que plus tard dans son enfance. Et ce ne serait que vers huit ans qu’il avait pris conscience qu’il n’allait pas de soi, dans la société, d’aimer les garçons quand on était soi-même identifié comme garçon, quand bien même il en voyait assez fréquemment à la télévision ou dans les amis de sa mère,la seule à qui il se soit confié sur le sujet. Il n’avait jamais douté qu’il puisse être seul pas ou qu’il soit possible de vivre heureux sans se cacher. Mais les débats autour du mariage pour tous, pendant son année de cinquième l’avaient profondément marqué.
Outre le fait de connaître des adultes concernés, les blogs personnels, les sites associatifs, les médias communautaires. Il avait lu, et lu, et lu. Les gays, les lesbiennes, les bis, les trans’, les intersexes… Cela faisait beaucoup de monde avec des revendications pas toujours alignées, alors que les mécanismes de la discrimination, eux, demeuraient toujours les mêmes. Il avait bien essayé de lire des auteurs qui semblaient souvent cité. Mais le langage universitaire et la sociologie lui était parut abscons et il ne se sentait tout à fait pas l’âme militante.
Surtout, Internet était une mine inépuisable en matière de pornographie et cela avait beaucoup occupé de son temps. A quinze ans, il avait déjà visionné quantité de vidéos, tout en veillant à s’interroger, de temps à autres, sur ce qu’il aimait regarder, sur la présentation des rapports entre les personnes mises en scène, les biais culturels, et les stéréotypes sur lesquels pouvait être construites certaines scènes. Mais de temps à autres seulement. La masturbation avait une immédiateté de satisfaction autrement plus facile à atteindre que l’épiphanie intellectuelle.
Pour autant, Lucas était un adolescent avec une assez bonne capacité d’introspection, d’observation et d’empathie. Il disposait en outre d’une bonne intuition, ce qui lui permettait généralement de comprendre des choses sur les situations ou les personnes, sans se rendre compte qu’elles échappaient à la plupart des autres autour de lui. Son esprit captait des signaux, des informations, les traitait en sous-main, et lui restituait comme une évidence, le fruit de sa déduction. Il espérait bien qu’à un moment, cela lui permette de déterminer si le nouvel objet de son affection “en était” ou pas.
Miguel acheva répondre à quelques questions complémentaires sur la possibilité d’apporter jeux de société, instruments de musique, ordinateur portable ou tablette ou de brancher des consoles sur les télévisions des salles communes ou d’organiser des activités à l’internat puis conclu son intervention en annonçant qu’il était l’heure d’aller dîner. Une main se posa sur l’épaule de Lucas, et la voix de Yanis caressa son oreille : “On mange ensemble ?”

Lucas avait craint un instant de se retrouver en tête à tête avec LUI. Mais finalement, Ewen s’était joint à eux, ainsi que Gaïdig et ses copines. Louis, lui, avait trouvé place à une tablée composée uniquement de garçons, sportifs et bruyants, comme lui. A en croire leur bruyants échanges, ils se connaissaient déjà tous. De la à se croire en terrain conquis, il n’y aurait sans doute qu’un pas. Il nota en son for intérieur de les garder à l’oeil tout au long de l’année.
Entre deux interventions dans la conversation, il pouvait explorer à loisirs les traits du visage de Yanis. Le tracé net de ses sourcil, l’arrête de son nez, les contours de sa barbe naissante, la courbe de ses lèvres. Il aimait également les muscles de son cou, et le col en V de son tee-shirt qui laissait deviner la naissance de ses pectoraux.
Parfois les yeux couleurs mer des Caraïbes trouvaient les siens, le tétanisant sur place un instant. Mais il ne semblait pas que le garçon ne s’aperçoivent de son trouble d’une quelconque façon. Pas plus qu’ils n’aient l’air de le partager. Et dans l’immédiat, Lucas avait bien du mal à savoir s’il en était plus soulagé de ne pas être ridicule ou affligé, de n’être pas vu et apprécié par le garçon de ses pensées.

Billet anté-posté le 27/05/2022

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