Les raisons de ma colère.

A l’entrée en école primaire, il y avait Guillaume dans ma classe. Un garçon androgyne, pour autant qu’on puisse être androgyne à 6 ans. Coupe au bol, traits doux, vêtements unisexes, discrétion, timidité maladive, forte émotivité et un prénom bretonnant qui pour une oreille francophone non avertie pourrait être aussi bien masculin, unisexe ou féminin.

De fait, tous les mômes qui ne l’avaient pas côtoyé en maternelle avaient pour réflexe de lui demander s’il était un garçon ou une fille, de façon réellement ingénue. Iels n’arrivaient pas à le situer dans leur référentiel et posaient la question le plus naturellement du monde. En revanche, d’autres, clairement, la posaient de façon plus insidieuse. Ils, c’était exclusivement des garçons, se réjouissaient de le voir a minima rougir à cette question, puis s’énerver de sa répétition jusqu’à en pleurer, à bout de nerfs de se la faire infliger multi-quotidiennement. La maîtresse l’ayant classé comme garçon en classe je n’avais jamais eu besoin de poser la question. C’était un camarade paisible, qui n’aimait pas le foot, comme moi, ni la baston, comme moi, ni les « rallyes de moto cross » imaginaires de certains dans le bac à sable, comme moi. De fait nous sommes assez vite devenus copains de récréation.

Je ne mettais pas de mot sur mon identité sexuelle et de genre à l’époque, mais, je savais déjà que j’avais un rapport aux garçons de mon âge différent de celui que j’avais avec les filles et une attirance aux hommes adultes que je percevais comme particulièrement virils qui n’existait avec aucune femme adulte. J’en avais d’autant plus conscience que j’avais clairement identifié à 6 ou 7 ans qu’il n’en allait pas de même pour mes camarades garçons en général. Les filles m’étaient plus semblable en cela. Pourtant je ne me sentais pas fille du tout. J’étais donc un garçon par défaut. Et n’étant pas un modèle du genre (!), j’avançais masqué en territoire masculin. J’en ai conçu toute ma vie un sentiment d’illégitimité à agir dans le monde, à être accepté socialement, à avoir voix au chapitre. La majorité fait la norme et a toujours raison. Quand vous êtes enfant et que vous arrivez à 6 ans dans une école où vous ne connaissez personne, vous devez en faire partie pour vous intégrer. Si je n’étais pas de cette majorité, il fallait donc que je donne, à défaut, l’illusion d’en faire partie. Et tout ceci est capital pour la suite de ce texte.

Je me suis donc fait d’autres camarades, qui avaient des activités perçues comme « de garçons » (grimper sur la structure en bois de l’aire de jeux, jouer aux Tortues Ninjas, aux GI-Joe etc.). Des jeux que Guillaume ne goûtait que moyennement préférant, du coup, jouer à l’élastique, à la corde à sauter ou à la marelle, perçus comme des jeux de filles. J’y jouais aussi à l’occasion, d’autant qu’à la maison, j’avais ma propre Barbie et mon propre Ken, un détail que je ne dévoilais pas à mes copains quand ils venaient jouer, d’ailleurs mon père voyait déjà cette lubie de ma mère de me laisser jouer à la poupée d’un mauvais oeil et j’en avais, pour ces deux raisons profondément honte (Mais la robe paillette de Barbie était si shiny, si glitter !!!). J’étais perçu comme un garçon ouvert à la mixité dans la cours de récré mais un garçon quand même. Guillaume, lui, était perçu comme un traitre à la masculinité par une partie grandissante de nos camarades au fil des années.

Au collège, je suis tombé amoureux pour la première fois. J’avais eu des crush sur des hommes adultes, pendant des vacances, mais ça n’avait jamais duré que ce temps là. Notre sympathie mutuelle avait pris racine l’année d’avant, faisant partie du groupe de tête de classe, le summum du cool, on s’était retrouvés à travailler en binôme assez souvent. C’était clairement le plus beau garçon des quatre classes de notre année, tout aussi clairement que son frère était considéré comme un des plus laids dans l’année d’au dessus, d’ailleurs. Il avait pris ma défense contre certains crétins voulant m’attaquer parce que je n’étais pas de la même commune (oui, oui). Le nerd binoclard que j’étais, socialement décalé parce que j’habitais un peu trop loin pour pouvoir venir facilement jouer chez les autres, était baba devant Fabien.

Sauf que l’adolescence pointant, à l’orée de la cinquième, les garçons qui ont du poil aux pattes, et un peu plus haut, sont plus cools que les autres et que j’étais clairement pas un ado précoce, mais F. oui. La hiérarchie du cool ayant été renversée, les autres néo-pubères prenaient l’ascendant et pour rester cool, Fabien allait devoir se distancer de moi. Je suis devenu le sujet de vannes récurrentes, de sa part, sur ma taille, sur mon côté rondouillard, sur mon appareil (parce que oui, la même année, on m’a collé un grillage sur les ratiches), sur mes lunettes, mes fringues, j’étais déclaré comme moche, non aimable et ringard par l’objet de mon affection. Le chagrin d’amour, impossible à confier à qui que ce soit, et la disgrâce, simultanément.

Pire, les autres lui emboitèrent le pas, et mes autres anciens potes pas forcément plus pubères, s’y mirent aussi. La puberté transforme le collège en une jungle où seule compte la loi du plus pubère. Il faut survivre dans la hiérarchie et quand on a aucune chance d’être le plus viril, il faut se trouver une petite copine, ou trouver moins viril que soi. Binoclard avec un appareil dentaire et habillé très classique, par Maman, comment vous dire que la première solution a raté lamentablement. Il m’est donc resté la seconde… Et j’ai fait à Guillaume Ce que Fabien venait de me faire. Je l’ai désigné comme non cool parce que moins viril. Je ne l’ai pas décidé consciemment du jour au lendemain, c’est un truc qui s’est mis en place insidieusement. Je suis devenu un bully. Clairement pas le plus virulent. Mais clairement le plus coupable. Parce que je savais, ce que je partageais de vérité intérieure avec lui, alors que lui, non, et que je me suis mis à le descendre de plus en plus sciemment pour protéger mes arrières.

Parce qu’il est plus facile d’être un bourreau qu’une proie. Parce qu’il est plus facile de se fondre dans la masse et d’être un connard que de tendre la main à autrui, même si c’est juste, quand on a plus à y perdre qu’à y gagner. Parce qu’un autre pédé en devenir, mais un rien plus viril que nous, faisait la même chose avec moi. Parce qu’à cette époque là, j’ai voulu de toute mes forces rentrer dans la norme, dans le moule hétéro qu’on voulait pour moi. Parce que je n’avais aucun adulte référent à qui j’aurais pû confier tout ça. Parce qu’il m’était impossible alors, par manque de repères en la matière, d’identifier mes co-homosexuels. Parce que l’hétéro-patriarcat nous traite et nous pousse à nous traiter mutuellement comme des merdes mutuellement entre nous dès le plus jeune âge. Alors que si nous avions pu nous dire qui nous étions, simplement, sans avoir peur du rejet, nous aurions découvert que nous étions bien l’équivalent d’une demi classe rien que chez les garçons (Merci Grindr 20 à 25 ans plus tard, pour les confirmations).  Et à quinze, unis, personne ne nous aurait cherché la moindre noise.

Je n’aurais peut-être pas supporté l’homophobie et la xénophobie culturelle de mon époque jusqu’à l’âge adulte si je ne l’avais pas agi comme je l’ai fait. Parce que je n’aurais peut-être pas eu le temps de découvrir qu’on reste une personne aimable, valable, louable quand on est LGBT. Et à chaque marche des fiertés que j’ai fait, depuis ma première en 2007, j’ai pensé à lui en marchant, et puis au fil des découvertes au gré des réseaux, à nous autres quinze… A toutes nos angoisses isolées, nos traumatismes individuels, de même qu’à ceux que j’ai connu, au lycée et après. Ceux d’entre nous qui ne sont plus là. Guillaume est une des raisons pour lesquelles je me suis engagé associativement pendant cinq ans, et que je continue de soutenir les luttes communautaires, LGBT, des personnes racisées et la convergence des luttes minoritaires.

Il y a quelques années, je l’ai aperçu, de loin, dans un festival, où des potes à moi faisaient une animation. Je me suis demandé, ce qu’il était devenu. Comment il avait fait sa vie. Je n’ai pas osé. Et puis Il y a deux ans… J’allume Grindr, dans la ville où je vis désormais. Et il était là. A 300m. J’ai hésité. Pas lui. « Ben, tiens, le monde est petit ! » et il m’a proposé de le retrouver avec des potes, dans un bar de la ville. On a parlé de nos parcours. Il a réussi dans le secteur qui l’intéressait. Moi pas. Je lui ai parlé de mes activités militantes, les raisons de mon engagement. Je lui ai présenté mes excuses. Et il a été superbe. « Merci pour les excuses. Mais c’était une autre époque. Je ne t’en veux pas plus qu’aux autres. J’en ai voulu à la vie surtout. C’est derrière nous tout ça maintenant. On ne peut plus que aller de l’avant. »

Je l’admire pour cette phrase. Pour sa sérénité. Sa capacité de résilience. Je ne l’ai pas. sût bien des choses du quotidien, oui. Mais pas sur les LGBTphobie. Parce que tout ce qui est révoltant dans le récit que j’ai fait plus haut en est la conséquence directe, et que, 30 ans après, je sais pertinemment que ça arrive encore dans bien des cours d’école primaires, de collège et de lycée. Moins ? Peut-être. Mais tant qu’il y aura des jeunes subissent ces mécanismes ce sera toujours trop.

[Une première version de ce texte avait été publié sur le Leto Blog en 2013, pendant les débat sur le mariage pour tous. Le voici remanié entièrement, et mis à jour en 2020, particulièrement la fin. Puisque depuis, comme indiqué, j’ai revu Guillaume autour d’un verre et nous avons discuté de tout cela. Dont acte.]

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