Et beuh, dites donc…

La première fois, dès l’entrée dans le hall de l’immeuble, l’odeur m’avait saisi·e aux narines. Une odeur ronde, aromatique, quoi qu’un peu acidulée, et rendue forte en cette chaleur de fin d’été indien. Je ne l’associais alors à rien en particulier mais ce qui s’en rapprochait le plus dans mes souvenirs était cette odeur persistante d’un oiseau mort, laissé plusieurs jours au sommet d’une armoire par mon chat, plusieurs mois auparavant, tout en ne l’état pas, parce que ça sentait un peu meilleur que ça sans être une odeur totalement agréable pour autant. « Il faudrait aérer les communs ici » ai-je même songé.

Arrivé au cinquième, l’odeur était plus forte que jamais. Je n’osais imaginer ce que ça donnait plus haut. J’étais épaté de constater que l’odeur avait également envahi l’appartement de Blanche. Mais par politesse, je ne disai rien. Si ça se trouve, l’animal crevé l’était dans l’aération générale de l’immeuble. Et en dehors du syndics personne n’y pouvait grand chose. Nous avions donc bossé le TD de civilisation américaine convenu, puis joué à Ocarina of Time, Majora’s Mask, Mario Golf et Mario Kart sur la N64 et commandé des pizza. Blanche* et Marcel*, son mec, avaient fumé quelques joints de beuh pure dans le même temps.

Nous avions cours ensemble, Blanche et moi, nous avions un peu le même genre d’organisation « à l’arrache » que ce soit pour les travaux à rendre ou la révision des partiels, nous aimions les mêmes jeux vidéos, elle avait une bonne culture générale, lui, une bonne culture politique et un intérêt pour les nouvelles technologies, elle était ouvertement bi-e et lui assumait tout à fait avoir exploré ce qu’il voulait explorer avec des garçons mais que ce n’était pas son kiff. Et en 2001, je n’avais pas beaucoup de personnes comme ça dans mon entourage. Ils rêvaient d’un mode de vie alternatif, avec des biquettes, un potager, quelques poules, une éolienne et des panneaux solaires à une époque ou ça n’était pas courant. A une époque où ça me faisait sourire gentiment, con que j’étais.

C’est au bout de quatre mois à se voir deux à trois fois par semaine qu’un soir, au détour d’une conversation, Blanche m’a dit « Faut que je te montre un truc ». Sur ce, je la suivais dans la chambre, où je n’avais jamais mis les pieds, où elle me planta devant le placard encastré dans le mur avant d’en faire coulisser les portes à galandage. Et là. Surprise. Pour moi, parce que vous l’image d’illustration a bien dû vous mettre la puce à l’oreille. Sur 60cm de profondeur, 2m de haut et 2,50 de large, un système de néons horticoles, de brumisateurs, de contrôle de température, dans une atmosphère tropicale, au sol, des pots desquels jaillissaient des plants de cannabis m’arrivant au menton (je fais 1m65), chacun avec son petit nom « Justine », « Christmas », « Jean-Jean » et autres… Et puis, l’odeur, qui me prend aux narines. 1000 fois plus forte que n’importe où j’ai pu la sentir jusque là. Tu m’étonnes qu’ils ne fumaient que de la beuh les deux cocos. Tu m’étonnes que ça sentait jusque dans le hall.

Dans ma cambrousse d’origine et parmi mes amis étudiants, ceux qui fumaient, pas que du tabac donc, fumaient du shit. J’en connaissais l’odeur sur leur doigts, lorsqu’ils l’égrainaient pour améliorer une roulée classique. Mais la beuh, je n’avais pour ainsi dire jamais été au contact direct. Je chantais « L’Apologie » de Matmatah à tue-tête en soirée, mais , n’ayant guère appétence pour les drogues autres que l’alcool, j’étais un béotien en la matière. Je suis toujours très béotien aujourd’hui, même si un peu moins qu’à l’époque. Je compte sur les doigts d’une seule main le nombre de joints sur lesquels j’ai tiré, et la moitié date de ma période de fréquentation de Blanche et Marcel. Je dirais qu’à l’époque, avec eux qui faisaient venir des semences d’un peu partout, cultivaient, croisaient les variétés, produisaient leur propre beurre de canna, et vendaient à un petit cercle de potes/revendeurs, j’ai pris un crash course. Et d’après les copains de facs dont j’ai appris plus tard qu’ils se fournissaient chez elle, elle ne vendait clairement pas de la merde.

Au cours des derniers mois où j’ai fréquenté Blanche, elle s’est séparée de Marcel, a commencé à s’intéresser à des trucs un peu new-age tendance sectaire, elle voulait absolument me parrainer pour que j’adhère à un truc qui vendait des objets bien-être, qui aident à l’équilibre au quotidien et à l’amélioration de soit par l’imposition des mains (je caricature à peine, c’était pas l’imposition de mains, mais pas loin). J’ai oublié depuis la plupart des choses que j’ai appris sur la culture du chanvre et presque 20 ans plus tard, mes connaissances en matière de stupéfiants viennent bien plus de mes liens passé avec des militants Aides et des professionnels de l’accompagnement des usagers de drogue…

Mais à chaque festival de musique, chaque fête populaire, et, depuis quelques années, chaque soir, quand mon voisin du dessous sort, religieusement, fumer à son balcon, avant de manger et avant de dormir, les effluves nimbées de THC m’accrochent les narines, et je suis replongé, une fraction de seconde, dans ce hall d’immeuble, dans cet appart, à jouer à Ocarina of Time et à Mario Kart.

*Prénoms modifiés, bien entendu.

Crédit image d’en-tête : Originale (Menues retouches par votre serviteur, as usual)

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