A plein poumons

Été 1997. Soirée entre potes chez Valérie*, dont les parents nous confient leur fantastique demeure pour quelques jours. Maison d’architecte. Mélange d’ultra moderne et de traditions locales, dans un jardin comme un parc anglais, paysagé mais pas trop. Un petit paradis pour nous. Le soleil cogne dans un ciel vide de nuages. Au programme, plage le matin, barbecue le midi, fainéantise à l’ombre les arbres l’après-midi, barbecue le soir, musiques et films jusque tard dans la nuit. Je suis out en tant que pédé auprès d’eux depuis quelques semaines. Ils ne m’ont pas rejetés. Pas encore. Mais ça viendra. Pour l’instant je leur en sais un tel gré que je pourrais rouler des pelles à n’importe qui. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

J’ai besoin qu’on m’aime. Parce que je ne m’aime pas. Ma famille m’a appris, à son corps défendant, que je n’étais pas aimable, si je n’étais pas parfait. Et en plus je suis homosexuel. Ce douloureux problème. Ils ne le pensent pas, je le sais maintenant, mais c’est ce que mon esprit d’ado encore enfant a intégré. Ils ont fait ce qu’il pouvaient pour me montrer leur soutien, mais c’est bien trop peu, à cause de l’air du temps, qui n’y est pas encore. Si je pouvais gérer ça un peu tout seul, ce serait bien. Et surtout, il faut ne rien dire.

Voilà donc plus de six ans que ce qui est devenu mon secret fausse mes relations avec les autres, qui sentent bien qu’il y a un truc qui ne cadre pas, sans toujours pouvoir mettre le doigt dessus. En plus je suis petit, chétif, j’ai longuement porté un appareil dentaire et je suis un nerd déchu des moyennes scolaires mirobolantes, ce qui m’a permis d’être plus lisse, plus normal, moins visible, mais m’a retiré tout satisfaction de moi-même. J’ai zéro klout social. Alors forcément, d’avoir un petit groupe de personnes qui ne me rejettent pas. Quand vous n’avez aucune certitude que le monde hors vos proches ne vous rejettera pas dans la vie, c’est l’El Dorado.

Ce soir-là, Wilhelm nous rejoint. Je l’ai aperçu au lycée. Il est magnifique. Impossible de ne pas le repérer. il est en classe littéraire avec Valérie, ils ont matché amicalement en fin d’année, du coup, je le rencontre pour la première fois. Dès la poignée de main, je repère son parfum. Il n’a rien à voir avec ce que portent les autres mecs du groupe. Il est doux, il est sucré, il est ronflant,  il est puissant, capiteux. Comment vous dire. Je suis un·e ado androphile plein·e d’hormones. Au quotidien, j’ai une expression de foufoune dès que je vois un mec à peu près viril. Alors si en plus on me colle un canon sous le nez et qu’il sent terriblement bon. Dans ma tête de pucelle, on est en plein Pornhub, avant l’heure.

Et en plus, on accroche plutôt bien. Cuisine, anime, mangas, jeux vidéos… J’ai plus de points communs avec lui qu’avec la majorité du groupe. Et comble du comble, on a le même genre d’humour de merde, ce qui va nous valoir quelques fous-rires dans la soirée. Un épisode de chatouilles sévères me permet de me shooter à son odeur quelques instants. Mais les deux hyper-chatouilleux que nous sommes conviennent rapidement que c’est bien trop intense comme sensation. Si tu savais, Wilhelm, à quel point ça l’est encore plus pour moi. A la fin du repas, on se retrouve à faire la vaisselle ensemble. Ce type, c’est le gendre idéal. Et en plus, je connais déjà ses parents, qui sont profs au lycée. Dans ma tête, on est discrètement passé de Pornhub à Top Gun, avec Take My Breath Away de Berlin en fond sonore.

A la nuit tombée, on se retrouve à regarder les étoiles tous ensemble. A l’époque, je repère les constellations comme personne, et lui, passionné d’astronomie, a plein d’anecdotes sur les objets célestes. Pendant qu’on discute, comme je suis plus petit, pour pointer certains trucs de mon point de vue, il se poste derrière moi, passe un bras sur mes épaules, pose sa tête au creux de mon cou et son parfum m’enlace avec lui. En ce qui me concerne la tension est à son comble. A tout point de vue. Les autres garçons du groupe maintiennent une certaine distance physique avec moi. J’ai couché régulièrement avec l’un d’eux pendant un moment, en mode ‘pas sur la bouche’, mais c’est terminé, même si je ne le sais pas encore. J’ai besoin de plus que des moments volés sous la douche. Je crève de tendresse physique avec un garçon. Je crève de proximité romantique avec un garçon. Et dans le monde où je vis, ça n’existe pas, à ce moment là.

Alors, encore plus que tout le reste la soirée, lorsqu’il me tient contre son torse, sans aucune arrière pensée de son côté, je m’enivre de son odeur. Parce que mon cœur continue follement d’espérer vivre un teen-movie, quand bien même ma tête sait pertinemment que ça n’arrivera pas. Dans ses bras, dans son odeur, j’ai, un instant, l’illusion de ce que pourrait-être le bonheur. Alors, je respire. Son parfum. A pleins poumons.

 

* prénom modifié, as usual.

Crédit image d’en-tête : non mentionné (Si cette image est la votre… mettez un commentaire, que je vous crédite, au moins.)

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