Alors on clive.

Cliver. Il n’y a plus que ça, partout. Moi-même, longtemps partisan du vivre-ensemble acharné et de la non violence, j’ai de plus en plus de mal à accepter de faire société avec des gens qui pensent que je mérite le bûcher, l’internement ou d’être un citoyen de seconde zone en raison de mon identité de genre, de mon orientation sexuelle, et qui le re-font savoir.  Et heureusement que je ne suis pas noir ou rebeu. Et comme à chaque fois qu’on s’exprime calmement sur des problèmes bien réels, on se fait réduire au silence, »Parce que tu mets une mauvaise ambiance, tu vois ? Tu fais chier le monde à vouloir qu’on réfléchisse tout le temps« , et bien, ma foi, il ne reste plus que ça pour se faire entendre. Gueuler. Choquer. Cliver.

Alors on sort les hashtag #MenAreTrash #ACAB (All Cops Are Bastards) #BlackLivesMatter #DismantleWhiteSupremacy #BalanceTonPorc #Gamergate #Grossophobie et j’en oublie, et allez, vient la valse des non concernés, ceux là même qui nous silencent au quotidien quand on s’exprime poliment, pour nous balancer du #NotAllMen, #NotAllCops #AllLivesMatter pour nous expliquer les discriminations qu’on vit nous, de l’intérieur, nous dire qu’on généralise…

Mais, bordel, ON SAIT qu’être gros est mauvais pour notre santé à long terme, on veut juste réussir à s’aimer aussi bien gros que mince, ON SAIT que toutes les vies ont de la valeur, on veut juste signaler que celles des noirs ont l’air d’en avoir nettement moins face aux flics, à situation comparables, ON SAIT que not all men, on sait que not all cops, ON SAIT TOUT CA.

Mais, pour commencer : quand bien même il n’y aurait que 25% des mecs qui seraient problématiques (litote, hein, problématique ça va de la vanne de beauf qu’il croit être le premier à te faire ever à violent jusqu’à la l’homicide), comment on le sait à l’avance ? A quoi, on le repère Jean-Mi Connard qui n’a rien dit, rien fait encore ? Quand tu te rends compte qu’en plus il y a 50%  Jean-Mi ProblématiqueMaisPasToutLeTemps, comment on évite leurs moments problématiques ? Comment on s’assure de pas tomber sur leur moment de clarté intellectuelle plutôt que sur leurs moment de misogynie, d’homophobie, de transphobie et de racisme par manque de recul ? Comment on s’assure de tomber au maximum sur le 25% de Jean-Mi Aware ?

Pire, quand tu sais que même en étant  concerné par les discriminations, en t’étant auto-éduqué sur le sujet des discrimination, en ayant analysé chez soi, les comportements qui posaient problème, le sexisme, l’homophobie, le racisme culturel, sont tellement intégrés au fond de ton cerveau, que certains jours, toi aussi, quand dans un moment de relâchement ou d’énervement extrêmes, tu sais que tu as déjà dérapé, comment tu veux qu’on puisse croire une demie-seconde que les non-concernés vont être aussi attentifs que nous ? Comment tu veux qu’on y croit quand iels vivent dans un système politique, culturel, sociétal, qui ignore toutes nos problématiques, pire, qui entrentient, maintient et légitime le status quo au nom d’une universalité biaisée (pour ne pas dire carrément baisée) ?

Et j’ai juste parlé des mecs et du sexisme. Mais ça marche avec les blancs et le racisme, les hétéros et les LGBTphobies, les cis avec la transphobie, les flics avec tout ça (et la problématique de la violence x 10).

Avant de continuer, je vais citer un passage de Nanette (2018), de Hannah Gadsby, que vous pouvez toujours voir sur Netflix, avec Douglas (2020), son spectacle suivant, tout aussi bon. Et je ne peux que vous conseiller de regarder ces deux spectacles pour comprendre un peu comment la discrimination se vit de l’intérieur et pourquoi à un moment on provoque.

« All my life, I’ve been told that I’m a man-hater. I don’t hate men, I honestly do not. I don’t hate men.

But… there’s a problem.

See, I don’t even believe that women are better than men. I believe women are just as corruptible by power as men, because you know what, fellas, you don’t have a monopoly on the human condition, you arrogant fucks.

But the story is as you have told it.

Power belongs to you.

And if you can’t handle criticism, take a joke, or deal with your own tension without violence, you have to wonder if you are up to the task of being in charge.

I’m not a man-hater. But I’m afraid of men.

If I’m the only woman in a room full of men, I am afraid.

And if you think that’s unusual, you’re not speaking to the women in your life.

I don’t hate men, but I wonder how a man would feel if they’d lived my life.

Because it was a man who sexually abused me when I was a child. It was a man who beat the shit out of me when I was 17, my prime. It was two men who raped me when I was barely in my twenties. Tell me why is that okay. Why was it okay to pick me off the pack like that and do that to me? It would have been more humane to just take me out to the back paddock and put a bullet in my head if it is that much of a crime to be different ! »

Hannah Gadsby – Nanette (2018)

C’est exactement ce qui arrive actuellement, à nos adelphes trans’ avec les flics, avec les hommes cis, ce qui arrive à adelphes racisés avec les flics, avec les blancs, ce qui arrivent à tellement de gays efféminé, non seulement de la part des hétéros, mais aussi de la part des pédés virilistes de nos communauté… Ceux qui ont le pouvoir (dans la société, dans la militance, ou les pédés blancs  ont une vraie difficulté à laisser la main aux lesbiennes, aux trans’ et aux racisés). Et c’est ça qui génère du rejet en retour et des hashtags comme #MenAreTrash ou #ACAB ou #TopplePatriarchy et de la violence en réaction… C’est ce qui pousse les plus touchés d’entre nous, les plus poly-discriminés d’entre nous vers la violence, le rejet en bloc en retour d’une société qui, au prétexte d’universalisme, refuse de reconnaître la richesse de la diversité. Et sans excuser la violence, je la comprends. Parce qu’elle me démange ces derniers temps. Parce que si à un moment, on ne trace pas une ligne dans le sable et qu’on ne la martèle pas, c’est « Quand ils sont venus chercher… » all over again. Et c’est à nous, individuellement et collectivement, de forcer à ce qu’elle soit la plus inclusive possible.

Alors, moi aussi, je suis le premier à trouver chiant tout le temps de devoir être en permanence l’adulte dans la pièce, d’être the one to « go high, when they go low », de devoir en permanence être celle de l’échange qui doit se faire des noeuds au cerveau. I get it, ça vous fait chier. Moi aussi.

Mais ce qui me fait encore plus chier, ce qui me tue au quotidien, c’est d’être la personne qui a accompagné quelqu’un au commissariat porter plainte pour violences homophobes, quelqu’un d’autre pour viol transphobe, d’être la personne qui a été agressé avec violences physiques trois fois en 5 ans, à Paris, jusque dans mon hall d’immeuble, avec une arme blanche, par un mec qui voulait casser du pédé et m’a suivi -un jour j’en parlerais peut-être ici, parce que j’en ai marre d’avoir dans mes mentions et mes messages privés des types qui prétendent m’expliquer les discriminations qu’ils ne vivent pas, parce que j’en ai marre de devoir expliquer que je suis toujours un être humain, même si je ne vous ressemble pas, même si je ne vis pas comme vous, même si je ne pense pas comme vous.

Parce que chacun de ces trucs me rajoute une couche de haine à laquelle je dois faire attention H24, et pas les moins concernés, une couche de haine à déconstruire activement, si je ne veux pas l’intérioriser avec celle que j’essaie déjà de déconstruire depuis 30 ans, et pas les moins concernés… Parce que de ma légitimité à être respecté tous les jours en tant qu’humain, y compris dans notre propre communauté (Nous non plus on arrive pas à garder la lumière allumée h24, Gadsby le dit très bien), et pas les moins concernés. Et encore, je fais partie des plus chanceu·x·ses d’entre nous. Je suis blanc·he, je suis perçu comme un mec viril pendant 5 minutes, et hétéro pendant 30 secondes…. Je suis dans ma propre communauté, un moins concerné. Et, bordel, je mesure chaque jour les couches de discrimination que ça m’enlève, et à quel point, ces couches en moins, c’est un privilège par rapport à mes adelphes trans’ et/ou racisés. Et pourtant, je continue d’écouter de mon mieux, d’entendre et de soutenir. Alors pourquoi pas vous autres, adelphes pédés, blancs, moindre concernés, et non concernés ?

Non, la violence n’est clairement pas la solution, mais on y recours dans les hashtags, sur les pancartes, parce que ça fait des siècles qu’on traîne ces problèmes en tant que communauté, parce que ça fait autant de temps qu’on a eu le temps d’y réfléchir, parce que ça fait à minima des décennies qu’on le dit gentiment, et que les plus concernés continuent d’en crever au quotidien, et que les avancées différenciées des droits, les concessions faites au pouvoir du pas à pas, fait que de plus en plus vous regardez ailleurs. Parce que le moindre confort, même le plus relatif, vous rend sourd à la souffrance du reste du monde. Parce que même dans nos communautés, le confort, même relatif, obère la capacité d’empathie la plus basique et la capacité de révolte et de lutte pour ses droits et la dignité humaine de tou·te·s. Gueuler, vous choquer, vous bousculer dans votre confort, y a que ça qui vous interpelle. Alors, on clive.

 

Crédit image d’en-tête : Sean Thomas

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