Alice, de l’autre côté du miroir

Je soutien Alice Coffin. Pleinement. Voilà. C’est dit. A 100%. Les tombereaux de merde qu’elle se prend, ne sont que l’énième manifestation d’une masculinité fragile patriarcale sociétale au point qu’elle ne supporte aucune remise en question ni ne tolère qu’on puisse imaginer vivre en dehors d’elle, et encore moins y parvenir. Ces tombereaux de merde, sont aussi l’énième manifestation des limites de la libération de la parole instantanée sur les réseaux. Et des limites de la pensée humaine.

J’ai rencontré Alice Coffin il y a 5 ans. La date est facile à retenir, c’était le week-end des attentats du Bataclan et de l’Hyper Casher. Nous étions une palanquée de militant·e·s LGBTQI réuni·e·s en Avignon pour des Etats Généraux du militantisme. Rencontres et échanges intéressants tout le week-end, forcément marquées par les évènements du vendredi soir. Et parmi toutes celles là, il y avait Alice Coffin, venue présenter le projet de dotation LIG (Lesbienne d’Intêret Générale), un projet visant à financer les actions en faveur de la représentation des lesbiennes, de la mise en avant du point de vue lesbien sur la société, et des actions la visibilité des lesbiennes intra et extra communauté LGBTQI et les actions de défense des droits des lesbiennes.

En 15 minutes Alice expliquait la spécificité du point de vue lesbien dans nos luttes contre l’hétéro-patriarcat en tant que norme fermée, comment ce point de vue, comme celui des personnes transgenres, était essentiel pour penser nos luttes et proposer des changements pour un monde plus positif, plus ouvert, plus éduqué à l’autre, et arrêter une bonne fois pour toute de mendier le respect de nos personnes à un système de toute façon jamais pensé pour nous, pire, pensé et conçu contre nous, personnes LGBTQI. Elle montrait en quelque minute la perte incommensurable de réflexions et de proposition par la société hétéro-patriarcale, en censurant de façon quasi-automatique tout ce qui ne vient pas des hommes cisgenres. Et je passe sur les 10 minutes de conversation toute aussi stimulante, en petit groupe, avec elle et d’autres, juste après son intervention. Mind blowing.

Et effectivement, penser hors de l’hétéro-patriarcat, impose, au moins momentanément, sur une décennie, ou deux, sur une génération, ou deux, ou plus, de s’en extraire le plus possible, en terme de réflexion et de pensée, pour pouvoir envisager de commencer à regarder au delà. S’en défaire totalement ? Impossible, parce qu’au quotidien, la société entière nous re-balance à la face ses injonctions à l’hétéro-patriarcat (et si j’étais taquin, en tant que poly-amoureux, j’ajouterais ‘monogame’), et pas besoin d’aller chez les religieux intégristes pour ça. Du coup, s’en protéger partout où l’on peut et le contrebalancer au quotidien, quand on entend réfléchir hors de cette boîte fermée qu’il est, devient, plus encore que nécessaire, vital.

Donc oui, Alice a raison dans son choix de réduire au strict minimum l’influence des hommes dans ce qu’elle lit, de chercher à lire des autrices plutôt que des auteurs, et mettre en avant des travaux fait par des femmes, et à réduire la place accordée aux prises de paroles masculines dans sa vie. Par notre éducation, par la lecture des classiques au collège, au lycée, et à l’université pour celleux qui y sont allées, nous avons baigné au moins les 18 ou 20 premières années de nos vies dans l’hétéro-patriarcat. Et nous avons pris en pleine gueule, notre différence, à quel point nous n’étions pas « dans le moule » et que même en acquérant légalement des droits, nous resterions en marge de celle-ci. Le meilleur exemple en étant que 7 ans après le mariage pour tous, les formulaires administratif un peu partout continuent largement d’inclure un champs « M. » et un champs « Mme » quand il s’agit de remplir les infos pour un couple.).

Sans jamais perdre de l’esprit cette phrase de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes [et par extension les droits liés au genre et à l’orientation sexuelle] soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilant·e·s votre vie durant. » Si nous ne voulons pas être victimes perpétuelles (ce dont nous accusent nos détracteurs de tous horizons, de nous victimiser constamment, et de les silencer -le comble : qui se victimise en réalité, dès que nous nous exprimons, avec des « on peut plus rien dire » et du « le lobby LGBT », je vous le demande…), nous devons être les acteur·rice·s non seulement de nos vies et de nos militances, mais aussi d’une culture qui passe en dehors des sentiers battus et rebattus de l’hétéro-patriarcat cisgenre (et, encore une fois, je pourrais étendre ça encore ajoutant, blanc, judéo-chrétien), qui s’en affranchit, pour proposer autre chose, pour penser autrement, pour penser au delà, pour penser plus loin.

Du coup, cette société qui ne veut pas de nous peut bien souffrir, pendant 10 ou 20 ans ou plus, pendant une génération ou deux, ou plus, que nous décidions intellectuellement de mettre au ban ses penseurs virils et virilistes pour élaborer nos propres références, nos propres réseaux d’influence et d’entraide, parce qu’après tout, les hommes hétéro-cisgenres ne font que ça depuis l’aube des temps et nous nous retrouvons, nous qui n’en sommes pas, des hommes hétéro-cisgenres, condamné·e·s, par eux, à vivre éternellement, de l’autre côté du miroir. C’est là qu’est notre réalité, et en décidant d’y vivre à plein, nous ne faisons que répondre à l’ostracisation hétéro-patriarcale. Et plutôt de s’offusquer que nous décidions de rester de l’autre côté du miroir, les détracteur·rice·s d’Alice, feraient mieux de s’interroger sur leur incapacité perpétuelle à traverser ce même miroir, quand nous avons été obligé et sommes obligés de le faire, même quand on s’appelle Alice Coffin, ou Pauline Hermange, et qu’on s’éloigne autant que possible des hommes, de le faire toute notre vie.

Et qu’iels se rassurent, nous les entendons toujours, tant il est impossible de silencer leurs lamentations, mais, à l’instar de leur surdité permanente à l’égard de tous les « nous autres », femmes, non-binaires, transgenres, homosexuel·le·s et racis·é·es, nous faisons le choix, momentané mais conscient, d’être sourds à leur envie de donner leur avis sur nos vies et notre droit à la dignité humaine.

 

(Et achetez donc ‘Le Génie Lesbien’, d’Alice Coffin et, ‘Moi, les hommes, je les déteste’, de Pauline Harmange, au lieu de les réduire à des bout de phrases chocs et des titres interpellants. Et ce d’autant plus si tout cela vous a choqué au premier abord.)

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