Sur le pont d’Avignon

Hier c’était un vendredi 13 Novembre, exactement comme il y  cinq ans. Je suis morose d’y repenser. A cause des attentats, bien entendu. A cause du grand n’importe quoi qui continue, toujours de plus en plus aberrant, et aussi de là où j’étais il y a cinq ans, précisément.

Il y a cinq ans, le 13 Novembre, j’étais à Avignon, avec d’autres. Pour les Etats Généraux associatifs LGBTI. Un projet un peu fou, porté par deux militants que je connaisssais. Une grosse rencontre entre gens de toute la France, avec pour seul point commun d’être engagé sur les questions LGBTQI. Le vendredi soir, après avoir posé nos affaires les uns et les autres, à l’hotel, nous étions convié à la mairie d’Avignon pour une ouverture « en grande pompe » en présence de Mme le maire et d’Olivier Py, qui mettait à disposition, moyennant contribution, la Fabrica, son espace dédié à la création culturelle, le temps d’un week-end, pour qu’on se réunisse.

Le metteur en scène nous expliquait avoir longtemps craché sur la militance, en pensant qu’elle ne le concernait pas, que tout ça n’était qu’un tas d’extrémistes, mais que les débats sur le mariage pour tous l’avait touché au plus profond de lui et t qu’il s’était bien rendu compte que les seul·e·s à monter au créneau pour défendre le texte, s’efforcer qu’il ne soit pas trop tronqué et vidé de sa substance, c’était ces mêmes extrémistes. Grosse émotion positive, donc dans la salle de réception de la Mairie d’Avignon, grosse émotion aussi de rencontrer en vrai des militants d’un peu partout qu’on avait juste eu des échanges en ligne. Un truc fort.

Et puis, vers 23h30/minuit,  nous sommes rentrés à l’hôtel, où BFM était allumé. Et les portables qui venaient d’être rallumés se sont mis à sonner pour certain·e·s et d’autres à composer précipitamment les numéros de proches. L’horreur. Non stop, pendant plus de deux heures. Je me rappelle des larmes de trouille, des larmes de soulagement. De deux départs anticipés, pour faire le trajet vers la capitale dans la nuit en voiture (alors que clairement il valait mieux rester à Avignon, dans le doute). Je me rappelle être resté discuter jusque tard dans la nuit avec autres personnes qui attendaient des retours d’un proche manquant à l’appel. Je me rappelle du soulagement relatif une fois les SMS rassurants reçus.

Et puis je me rappelle des échanges du week-end. Des idées, des idéaux, des concepts qu’il a fallut expliquer rapidement pour réduire les écarts de perception entre la militance soft, qui fait du social, qui fait de la convivialité, de la normalisation et la militance dure, qui fait de l’analyse sociologique, de la sémiologie, de la déconstruction d’archétypes hétéronormé et tente de construire des mode de vie plus inclusifs, plus ouverts. Je me souviens des intervention d’Alix Béranger et Alice Coffin pour nous présenter la fondation LIG (Lesbienne d’Intérêt Général) et l’importance, en tant que militants, de savoir décaler notre point de vue de la norme pour proposer autre chose (ce qui allait devenir 5 ans plus tard, son propos dans Le Génie Lesbien, fort de 5 ans supplémentaire d’action de la LIG, de la Barbe et des collectifs auxquels elle participe.), Je me souviens d’Hedi Sahly, venu nous parler de Shams, association tunisienne LGBTQI, dont les membres sont majoritairement en exil de leur pays 5 ans plus tard.

Je me souviens d’avoir espéré que ces Etats Généraux ont été un espoir. Mais qu’il n’ont rien donné. Parce qu’il aurait fallu d’emblée fixer une date approximative pour recommencer. Parce qu’il aurait fallu un suivi par les organisateurs, éventuellement renforcés d’une petite équipe, et qu’il n’y en a pas eu. Parce que la quantité de données produite par 200 personnes en une journée d’échanges, de réflexions intenses et d’imagination est colossale à traiter et que personne ne s’y est collé sérieusement. Parce que pour pouvoir faire tout cela il faut des fonds. Et que la militance LGBTQI hors Paris et quelques grandes villes, est traditionnellement fauchée.

Amer·e ? Non, j’ai moi-même quitté progressivement la militance dans l’année qui a suivi, faute de stabilité sociale et puis après avoir repris pied, j’ai trouvé que d’autres faisaient ça mieux que moi, là où je vivais désormais. Et puis certains des militants présents à cet événements sont toujours impliqués, 5 ans plus tard, et Alice Coffin est en train de proposer, non plus seulement à la communauté, mais à la société entière, une vision alternative du monde, en dehors du moule millénaire culturellement admis de l’hétéronormativité. Et ça c’est bien. Mais le 13 Septembre, du coup, outre les attentats, c’est un peu, aussi, mes illusions amicales et militantes perdues.

Malgré tout ça, ce dont je me souviens, c’est de moments de fous rires pendant les échanges entre associatifs, des discussions riches, des instants d’idiotie, comme ce « combat de bidon » avec Hélène Hazera, avant qu’elle n’entonne le Bro-Gozh en se rappelant que je suis breton·ne, ce sont les câlins avec ceux qu’on ne reverra pas avant un moment, c’est la visite du Palais des Papes, c’est le soleil intense de ce week-end de novembre, comme en été, cette glace mangée en marchant, notre balade sur le pont d’Avignon, et ce moment de grâce quand trois musicien débarquant avec leurs instruments ont fait danser tout ce petit monde. La parenthèse enchantée de ce week-end, avant de replonger dans l’horreur du monde.

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